Ted Boulou

Itinéraire d’un surdoué qui a tourné le dos à la finance pour s’occuper des petits commerçants


Je voulais travailler à la NASA comme la plupart des petits garçons bons en maths

Tu vois le jour en Février 1988 à Yaoundé. Tu grandis au Cameroun dans une famille plutôt aisée. Petit tu voulais faire quoi comme métier plus tard ?
Ted Boulou : Oui effectivement, je nais dans une famille relativement privilégiée, avec une mère médecin et un père journaliste.
Je voulais travailler à la NASA comme la plupart des petits garçons bons en maths.

Premier de la classe de la 6e en Terminale. Bac C avec mention 'Très Bien', major national, tu étais un élève extrêmement brillant. Quel était ton secret ?
Je dirais que l’environnement familial est le principal facteur de ma réussite. J’ai un grand frère informaticien qui m’a appris le calcul des puissances au CE2 et la programmation informatique au CM2. Quand j'étais à l'école primaire, mes grands frères me faisaient réciter toutes les leçons par coeur. On n’avait pas le droit de regarder la télé en semaine...jusqu’en terminale.
Ensuite, il doit y avoir une sensibilité naturelle à la compréhension du monde sous ses différents aspects. J’aimais autant les maths que la philosophie, ça aide...

Bac en poche à 17 ans, tes parents décident de t’envoyer faire tes études en France. Ça a été difficile de quitter le cocon familial ?
Sur le coup, quand on prépare les dossiers et les valises, on est tout excité. Les parents aussi d'ailleurs ne se rendent pas compte de ce que ça represente. Puis c'est quand on arrive sur place, qu'on passe ses weekends quasiment tout seul pendant que nos camarades rentrent en famille que l’on se rend compte que c’est difficile.
Si c'était à refaire, j’attendrais 3 ou 4 ans encore avant de partir.

Grâce à tes excellents résultats scolaires, tu es admis à la prestigieuse prépa Stanislas où tu suis un cursus de 2 années en MP. Comment se passent ces 2 années ?
C’est surtout lié au partenariat qui existe entre le Collège Vogt et la prépa Stanislas via les frères jésuites. Les deux années sont très différentes. La première année est assez agréable, j'arrive avec un niveau au-dessus de la moyenne et je suis facilement dans les premiers de la classe. La 2e année est beaucoup plus lourde, j'ai beaucoup moins de temps pour digérer les leçons et surtout comme je me suis un peu endormi pendant la 1ere année, je me retrouve dans les derniers de la classe et je goûte pour la première fois de ma vie à des notes humiliantes.
Je garde néanmoins le moral et je me dis qu'en travaillant dur et avec un peu de chance, tout se remettra en place à l’approche des concours et je pourrai peut être faire un hold-up.

Mai 2007, les concours approchent. Compte tenu de ton excellent parcours scolaire jusque là, tu es très attendu. Comment gères-tu cette pression ? Quel est ton état d’esprit à l’approche des concours ?
La 2e année est assez poussive d’un point de vue scolaire, mais les derniers examens avant les concours sont prometteurs. En toute honnêteté, je vais aux concours en pensant revenir l’annee d’après pour avoir le temps de digérer tranquillement le programme de la 2e année. Je suis donc sans grande pression et commence d’ailleurs à préparer mon entourage sur l'éventualité que je doive faire une 3e année.

Tu es reçu à l’école Polytechnique, la meilleure école d’ingénieur française ; comment apprends tu la nouvelle et que ressens-tu à ce moment ?
Ca fait partie des moments les plus marquants de ma vie. D’abord je regarde les résultats d'admissibilité sans trop y croire. Quand je vois mon nom, je saute de joie et mon grand frère chez qui je vivais saute avec moi.
Puis j’ai le sentiment que les oraux ne se passent pas bien, notamment en chimie ou je ne réponds quasiment à aucune question. Les oraux des autres écoles ne se passent pas mieux donc je commence tranquillement à postuler dans d’autres prépas. L’espoir est encore plus mince car mon nom ne sort pas dans la liste des appelés pour la visite médicale de l’X. Puis une de mes amies avec qui j’ai passé les concours m’appelle un jour en me disant que j’ai été pris. C’est incrédule que je consulte les résultats et que je vois mon nom !!!
L’anecdote la plus drôle c’est ma mère qui a appelé mon père pour le lui annoncer. Il était au volant de sa voiture et elle lui a demandé de garer la voiture avant de lui annoncer la nouvelle.
Je pense que c’est surtout le fait que ça semble inespéré qui décuple les émotions. Paradoxalement, mon père y a toujours cru.

Comment se passent tes années l’X ? Que retiens-tu de ces années ? Comment imagines-tu ta carrière à ce moment ?
J’ai des impressions mitigées de mon passage à l’X. D’un point de vue purement académique, on se retrouve encore dans un contexte où les gens veulent être les premiers de la promo pour avoir accès aux meilleurs corps d'état. Ce qui n’est pas forcément mon cas vu que c’est la periode ou je commence à m'éveiller aux sujets liés au développement de l'Afrique. Je rejoins des associations à Paris dans ce sens, donc je suis assez peu intégré dans la vie de la promotion. Par contre, on fait beaucoup de sport (6h par semaine, un sport au choix) et je crée avec les autres membres de la section foot de véritables liens d'amitié.
Je vois surtout ces années à l’X comme un sas de décompression et d’ouverture sur le monde après deux années d’enfermement et de travail intense.
Je rentre assez rapidement dans le moule d'ingénieur qui ne veut pas être ingenieur en pensant au conseil en strategie, à la fusion-acquisition mais pas à la finance de marché qui ne m’a jamais réellement parlé.

Pour ton année de spécialisation, tu fais un Master en analyse des politiques publiques à l’ENSAE Paristech et en parallèle un autre master à Sciences Po en développement économique international. Pourquoi avoir choisi ces 2 formations ? Comment as-tu réussi à gérer les 2 en même temps ?
Oui je ne voulais pas avoir une spécialisation ingénieur classique car j’avais envie d’ouvrir mon profil à des sujets plus transversaux tels que l'économie.
En réalité, il s’agit d’un master dispensé par 3 écoles que sont l’X, Sciences Po et l'ENA et qui contient des modules dispensés par l’une ou l’autre école en fonction de sa spécialité.
La problématique de développement était dejà au coeur de mes pensées : c’est quoi le développement, comment l'Afrique est-elle formalisée, comment l’humain est-il formalisé, comment décide-t-on du sens de la société humaine ?

A ta sortie d’école, tu réussis le concours de l’inspection générale de la Société générale que tu intègres en Septembre 2011. En quoi consistait ce programme ?
Il s’agit d’un super graduate programme en realité où on recrute des jeunes prometteurs en début de carrière pour qu’ils participent à des missions d’audit et de conseil pour le compte de la Direction de la Société Générale.

Tu n’y restes finalement que 10 mois. Pourquoi ?
Je crois simplement que je n’ai pas montré la motivation nécessaire pour être confirmé.

Très vite, tu as éprouvé le désir de retourner en Afrique. Qu’est ce qui motivait ta démarche ?
Après le relatif échec de l’inspection, je me décide à revenir sur des sujets qui me tiennent à coeur. Être sur des sujets un peu plus concrets et en lien avec l'Afrique. Je découvre donc le métier du ‘Financement de projets’ ou ‘Project Finance’ auquel je me forme tranquillement chez moi pendant mon chômage en achetant des livres sur internet.

Ton retour en Afrique ne tarde pas à se concrétiser. Tu es embauché à l’IFC en septembre 2012 en tant qu’Analyste en investissements. Le poste est basé à Dakar. Peux-tu nous expliquer en quoi consistait ton travail ?
Grâce à ma formation de base relativement solide et ma motivation, je convaincs l’equipe "Infrastructure Afrique" de l’IFC de m’embaucher comme analyste. L'idée est fournir du financement pour des projets de transport et d'énergie sur le continent africain.
Un analyste travaille sur le modèle financier, la documentation juridique et les process internes, en appui du chef de projet.
Par ailleurs, je commence à matérialiser mon intérêt pour l'Afrique profonde en prenant en charge l’ensemble de nos projets d'électrification rurale. Je sens déjà qu’il y a une partie de l’Afrique qui est occultée dans les réflexions.

Malgré un poste stimulant intellectuellement et des conditions de travail et financières très avantageuses, tu n’es pas pleinement épanoui. Qu’est ce qu’il te manquait exactement ?
Quand je vais à Dakar, je ressens rapidement l’envie d’entreprendre car j’ai une certaine sécurité financière et je suis “sur le terrain”. Mon travail sur l'électrification rurale à la Banque Mondiale se renforce sur l’intuition qu’il y a quelque chose à faire du côté du rural et de l’informel. Et j’attends la bonne idée pour me lancer.

Suite à discussion avec ton grand frère, une de ses nombreuses idées va changer la suite de ta vie. Peux-tu nous raconter ce moment ?
J’ai un grand frère qui a une idée quasiment par jour, même si le rythme a baissé récemment. Déjà pendant ma dernière année d'études, nous avons porté une jeune entreprise qui voulait faire du libre-service de tablettes pour les zones d’affluence.
Une de ses idées a été de penser à équiper les boutiquiers de quartier d’une tablette simple pour la gestion de leur activité. Et je me suis lancé dessus.

Je trouve une certaine beauté à la complexité qui se cache derrière l’apparent désordre des marchés en Afrique, des tontines, des réseaux de distribution.

Le secteur informel n’est clairement pas celui sur lequel on imagine naturellement un jeune surdiplômé et aussi prometteur que toi. Pourquoi il a eu de l’écho dans ton esprit ?
Oui effectivement, tout est dans le mot “surdiplômé”. On a une formation qui nous éloigne par définition du secteur informel car il est encore pour beaucoup d'économistes un simple état transitoire de sous-développement.
Au fond, je pense que comme tout bon élève, j’aime faire mes devoirs proprement. Et accepter en tant que “penseur” du développement de l’Afrique qu’on puisse l’analyser en laissant de côté quelque chose qui represente pres de 70% de l'activité m’a toujours semblé complètement absurde.
Enfin, j’avoue que je trouve une certaine beauté à la complexité qui se cache derrière l’apparent désordre des marchés en Afrique, des tontines, des réseaux de distribution.

Est-ce que le fait d’être au Sénégal, où le secteur informel est très présent comme dans la plupart des pays d’Afrique, a fortement contribué à te convaincre de te lancer ?
Oui exactement. Le fait de pouvoir expérimenter rapidement m’a convaincu de sauter le pas.

Pendant plusieurs mois, tu mûris l’idée et fait avancer le projet en parallèle de ton travail à l’IFC. C’était difficile de gérer les 2 en même temps ?
Effectivement, je commence par travailler sur l'idée en parallèle en faisant notamment travailler des jeunes développeurs locaux pour réaliser l’application.
Ce n'était pas particulièrement difficile de travailler sur les 2. Au contraire, le démarrage de mon activité entrepreneuriale me permet de regarder mes activités quotidiennes avec un regard nouveau, plus précis.

En 2015, tu démissionnes de ton poste à l’IFC pour te consacrer essentiellement à ton projet. Tu crées la structure administrative Somtou. Comment as-tu choisi ce nom ? Quel est le concept de Somtou à ce moment-là ?
A ce moment, on s’appelle 'EASYTAB'. Il s’agit d’une tablette destinée à la gestion des boutiques de quartier en Afrique. Tout en travaillant à l’IFC, je réussis à sortir un prototype basé sur une tablette low cost contenant notre application et à gagner un concours de startups. C’est ce concours qui lance la machine, notamment médiatique qui me convainc qu’il y a du potentiel et qui convainc mes premiers investisseurs.
Le nom 'Somtou' arrive un peu plus tard de l’intuition très forte qu’il faut fuir les références à une tablette. Au cours d’un brainstorming avec mes parents, ma mère nous envoie en Egypte où nous tombons sur le Pharaon Somtous dont le nom signifie “union des deux mondes”. Et comme notre ambition est d’unir le secteur informel et le monde technologique, nous validons le nom 'Somtou'.

Avec ton équipe vous allez réussir à lever des fonds pour développer votre activité. Plusieurs prototypes verront le jour et le concept va évoluer au fur et à mesure. Peux-tu nous expliquer les principales évolutions ?
Somtou va s'avérer être un voyage global au sein du secteur informel. Partant de notre ambition de simple tablette pour les boutiquiers, nous allons tout d’abord élargir notre cible à l’ensemble du secteur informel. Notre ambition de production locale va nous amener à travailler sur les sujets liés à l’impression 3D, la découpe laser et autres technologies. Nous allons nous intéresser à la problématique clé d'énergie et de télécom dans le monde rural. Ce qui nous donne aujourd’hui une idée assez claire de l'évolution du monde informel sur les 20 prochaines années.

Quelle a été ta décision la plus difficile à prendre en tant que PDG ?
Evidemment, un jour l’argent tarit. Car la R&D s'avère plus longue que prévu, les coûts de fabrication plus élevés que prévus, les sous-traitants moins fiables que prévus… Donc il faut se séparer de ses employés, c’est le plus difficile.

Quelles ont été les principales difficultés rencontrées ?
En réalité, chacune des difficultés business a permis de renforcer/compléter/préciser notre proposition de valeur. J’aurais pu citer le financement mais avec du recul je me rends compte qu’avec plus d’argent au mauvais moment, on aurait foncé dans le mur. De la même manière, si on avait eu un gros client corporate il y a 1 ou 2 ans, on aurait foncé et ça ne nous aurait pas été bénéfique.
Les difficultés dans ce genre d’aventures sont surtout personnelles et psychologiques : le soutien de votre famille et de vos amis proches qui se réduit un peu plus chaque jour au point ou vous perdez totalement votre crédibilité. Et là vous etes vraiment seul. Et c’est là que c’est dur car il vous faut trouver des ressources psychologiques, émotionnelles ailleurs...mais où ?

Quelle est ta plus grande fierté dans l'aventure Somtou ?
Ce sera de rendre fier ceux qui ont cru en moi.

Tu aurais pu avoir une carrière totalement différente, plus « traditionnelle ». Si c’était à refaire tu ferais exactement les mêmes choix ?
En réalité, j’aime dire que personne ne “prend de risques”. C’est l'évaluation subjective de la situation par une personne extérieure qui fait ressortir le risque.
Car l’instinct de survie est partagé par tous les êtres vivants. Quand je pars de la Banque Mondiale, je suis CONVAINCU de devenir milliardaire dans les mois qui viennent et je n’ai aucun doute là-dessus pour des raisons subjectives (intuition, flair, etc) et des raisons objectives (taille du marché, etc).
Et donc en fait on fait toujours les choix qu’on doit faire car ils correspondent à ce moment précis aux choix qui maximisent une certaine fonction objective.
Donc si c'était à refaire, OUI je referais les mêmes choix.

Aujourd’hui tu es basé au Cameroun où tu continues à développer Somtou. Qu’est ce qui a motivé ton choix de retourner au Cameroun ?
En réalité, au bout de 3 ans de Somtou a Dakar, j'étais épuisé émotionnellement et financièrement. J’avais besoin de me recharger et j’ai décidé de rentrer au Cameroun. Somtou a continué un peu à Dakar avant de me rejoindre au Cameroun.

Quelle est l’actualité de Somtou ? Comment envisages-tu l’avenir ?
Nous allons bientôt faire notre retour, sous une forme particulièrement originale et un positionnement extrêmement précis. Somtou en réalité ne fait que commencer.

Merci encore pour le temps que tu nous as accordé. Que pouvons-nous te souhaiter pour la suite ?
Merde !


Propos recueillis par Yannick TCHAPTCHET

CV
1988 Naissance à Yaoundé (Cameroun)
2005 Bac C au Cameroun, mention TB, major national
2005 – 2007 Classes préparatoires Stanislas, Paris
2007 – 2011 Diplôme d'ingénieur | Ecole Polytechnique (X), Paris
2009 – 2011 Master développement économique et international | Sciences Po Paris
2011 – 2012 Inspection générale à la Société générale
2012 – 2015 Analyste investissements, IFC – International Finance Corporation, Dakar
Depuis 2015 Co-fondateur & PDG Somtou
Fan de foot


Comme tout camerounais qui se respecte, c'est un grand amateur de foot.
La pratique du foot a facilité son intégration que ce soit en France ou au Sénégal et lui a permis de se faire de nombreux amis.

La console des petits commerçants


La console Somtou a été conçue pour qu'elle soit adaptée au décor d'un marché bruyant où les allées et venues sont constantes.
Elle est conçue dans un matériau résistant, souvent dans du bois à l'image des étalages qui jalonnent les marchés.